" [...]Bon nombre d’observateurs conviennent généralement aujourd’hui d’un retour de l’anarchisme et il y a, parmi eux, de très nombreux anarchistes qui s’en réjouissent. Il me semble tout fait fondé de remarquer que l’histoire, les pratiques et les théories de l’anarchisme suscitent, depuis une décennie, au moins, un certain engouement, comme il me parait légitime de noter l’inspiration libertaire qui ont animé, à des degrés divers, des mouvements, des pratiques et des réflexions de toute sorte, du mouvement punk à la révolte zapatiste, sans oublier certaines tendances du féminisme, de l’écologisme, des mouvements pour la défenses des droits des animaux, du végétarisme, etc. Mais j’avoue dans le même souffle avoir du mal applaudir sans réserves à cette renaissance.
Ce qui tempère mon enthousiasme est d’abord l’ordre économique, politique et social qui s’installe à l’échelle de la planète depuis le début des années 1970 (le « néolibéralisme ») est à ce point oppressif pour une majorité d’êtres humains que des propositions comme celles qui sont avancées par les anarchistes devraient être nettement plus connues et discutées. Or, on le sait, c’est loin d’être le cas. Plusieurs raisons peuvent sans doute être invoquées, pour expliquer ce fait, mais je souhaite insister sur celles qui sont à mon sens largement imputables aux anarchistes eux-mêmes. On peut ainsi espérer découvrir quelques pistes de réflexion et d’action, susceptibles d’inscrire plus profondément l’anarchisme et ses idéaux dans notre temps.
Pour aller à l’essentiel, les anarchistes tendent trop souvent, aujourd’hui, à se replier dans des directions qui constituent à mes yeux, autant de choix fort contestables - pour ne pas dire déplorables. Ces replis entretiennent de manière significatives la méconnaissance des positions anarchistes et contribuent à faire en sorte que ce qui en est connu ne soit ni très attirant ni très mobilisateur.
En Amérique du nord notamment, la première de ses positions de repli est ce qu’on appelle le life-style-activism. On désigne par là une grande variétés de pratiques individuelles s’inscrivant dans la sphère de la vie privée mais promue au rang d’activité militante de tout premier plan. Ce type de militantisme est aujourd’hui répandu, tout particulièrement chez certains anarchistes. C’est ainsi qu’un nombre considérable d’entre eux prônent des pratiques de végétarisme, le consumérisme éthique, le primitivisme etc. Ces pratiques s’accompagnent en outre, le plus souvent, de leur envers, qui est la condamnation de ceux qui n’y adhèrent pas ou qui se livrent à des pratiques éloignées ou différentes : quand le végétarisme, par exemple, est promu au rang de pratique hautement politique, le fait de manger de la viande devient une erreur politique. Généraliser ce type d’analyse aboutit vite à la condamnation d’à peu près tout ce qui constitue le mode de vie de nos contemporains : consommer, regarder la télévision, s’intéresser aux sports professionnels... Toutes ces activités et bien d’autres sont déclarées aliénantes, dégradantes et le fait de ne pas y prendre part est tenu pour un geste hautement significatif.
Cette situation résulte en particulier de l’épisode keynésien de l’histoire des économies de marché du bloc occidental, par les accords de Bretton Woods (1944). Durant trois décennies, les États jouèrent un rôle prépondérant dans l"économie, notamment en exerçant un contrôle serré sur les flux de capitaux et en mettant en place toute une série de mesures (inspirées de Keynes) destinées la demande. Il s’en suivit un nette accroissement de la productivité et de la croissance mais aussi la mise en place d’un État providence promoteur de mesures sociales. Certains anarchistes réagirent en occultant leur opposition de principe de l’État, devenue anachronique à leurs yeux, pour prôner des actions dans la seule sphère privé et à petite échelle, menées en marge des grandes institutions.
Colin Ward fut l’un des promoteurs de ce pragmatisme qui a fini par associer les formes contemporaines de l’individualisme avec l’anarchisme individualiste d’hier pour s’incarner dans le life-style-activism. Cette voie est, pour l’essentiel, une impasse militante et théorique, la marque et l’aveu d’une impuissance. On se leurre en pensant que ces pratiques ont une véritable portée politique comme on se leurre en imaginant qu’elles ont bien le sens et la portée qu’on leur attribue. Pire, il arrive que ceux qui s’y livrent s’isolent dans une attitude condescendante, mélange de purisme et de mépris tout à fait injustifié, qui ne peut que rebuter la plupart de ceux qui y sont confrontés, au lieu de les convaincre.[...]"
Normand Baillargeon, L’ordre moins le pouvoir
Militant anarchiste, enseignant à l’université du Québec à Montréal, Normand Baillargeon est notamment l’auteur du Petit cours d’autodéfense intellectuelle (Lux, 2005).
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