« A force de ne pas parler des choses, par élégance, on ne dit rien, et on l’a dans le cul ! ».
Céline
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Les habits neufs de l’ennemi intérieur
En France aujourd’hui, le nombre augmente sans cesse de ceux pour qui « ça ne peut pas durer », de ceux pour qui « ça va mal finir ». Quand les banques perdent des fortunes, quand on tire au fusil sur la police dans les banlieues, quand on trouve alternativement dans la rue des magistrats, des lycéens, des chauffeurs de taxi et des sans-papiers, il y a bien de quoi s’inquiéter. Et, comme souvent en pareil cas, le réflexe de l’oligarchie est de créer un ennemi intérieur, pour recueillir l’assentiment général dans le resserrage de son dispositif militaro-policier.
C’est dans Le Figaro (8 juin 2007) que paraît le premier article sur les « anarcho-autonomes », reprenant sans état d’âme un communiqué des Renseignements Généraux. Notons en passant que le doublet est un procédé policier habituel pour désigner des groupes à la fois dangereux et repoussants, judéo-bolcheviques, hitléro-trotskistes, islamo-fascistes. Dans ce numéro, on apprend que « les autorités s’inquiètent de la résurgence de groupes extrémistes [...] qualifiés d’anarcho-autonomes par les services de police ». Il s’agit de former le profil de la menace, de forger un sujet responsable des actions qui ont entouré l’élection du Président - attaques de locaux de partis politiques, confrontations avec la police, émeutes organisées. Il s’agit de répandre l’idée d’un partage séparant la population, incarnée par son gouvernement, de quelques individus dangereux qu’il faut neutraliser dans l’intérêt de tous.
L’article date donc de juin 2007. Puis vient le « mouvement » contre la loi Pécresse dans les universités. Une vague d’occupations incontrôlées se répand, sur la simple base de la haine politique contre le nouveau régime. Les organisations militantes ne sont pas seulement débordées, elles sont souvent exclues, inadéquates qu’elles sont pour lutter contre un monde qui leur ressemble tant, un monde de gestion et de manipulation. Et comme il faut bien donner un nom à ce qui vous échappe, les organisations commencent à voir partout se propager le péril autonome. Hallucinées, elles imaginent des « totos » partout. A voir le président de Science-Po Grenoble frapper à la barre de fer un malheureux partisan du blocage, on en vient à redouter qu’il ait été lui aussi, homme si doux par ailleurs, atteint du terrible virus.
Le dispositif est en place, il ne reste plus qu’à le nourrir. On arrête donc à Toulouse, dans les derniers jours de novembre 2007, trois jeunes gens transportant en voiture un engin explosif. Deux sont déjà fichés comme « anarcho-autonomes ». On trouve chez eux un exemplaire de L’Insurrection qui vient, livre publié chez La Fabrique, et un exemplaire du second numéro de la revue Tiqqun. En janvier 2008, c’est le tour de deux jeunes parisiens, fichés eux aussi : ils sont arrêtés alors qu’ils se rendent à une manifestation contre le centre de rétention de Vincennes. Dans leur voiture, des fumigènes artisanaux. Enfin, quelques jours plus tard, deux automobilistes, dont l’un connu des services comme « anarcho-autonome », sont fouillés et trouvés en possession de chlorate de soude, d’un livre en italien détaillant la fabrication de bombes, et d’un plan de l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Porcheville.
Le 2 février 2008, c’est au tour du Monde de se prêter à l’opération médiatico-policière : l’article est intitulé « Les RG s’inquiètent d’une résurgence de la mouvance autonome ». La veille, dans Le Figaro, la ministre de l’Intérieur récitait d’ailleurs, avec sa maladresse de vieille fille, la leçon apprise : « Depuis plusieurs mois, j’ai souligné les risques d’une résurgence violente de l’extrême gauche radicale. »
La vérité de l’opération policière en cours, c’est ce versant médiatique. Un système qui ne se maintient plus que par l’inflation de ses forces de police doit donner des rebelles une image haïssable : ce sont évidemment « des terroristes » - terme qui désignait, je m’en souviens parfaitement, les combattants de la Résistance à la radio de Vichy. Mais si nul n’a jamais réussi à produire une définition incontestée du « terrorisme » - tant il est vrai que le terroriste de l’un est toujours le résistant de l’autre -, on sait bien ce qu’est l’antiterrorisme, au nom duquel sont poursuivis les huit individus mentionnés plus haut. D’après les lois antiterroristes françaises, ce qui qualifie une infraction de « terroriste » n’est pas intrinsèque à l’infraction. Ici, c’est l’intention qui compte, dès lors que l’on est « en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Ainsi, les détenteurs de fumigènes dont j’ai parlé ne seraient pas incarcérés à l’heure actuelle s’ils n’avaient pas été préalablement fichés aux RG, s’ils n’étaient pas déjà tenus pour des individus dangereux. De même, c’est par pure construction policière que le chlorate de soude et le document italien sont devenus une bombe « en puissance », destinée à faire sauter la prison pour mineurs de Porcheville.
En réalité, l’antiterrorisme n’a rien à voir avec le « terrorisme ». Il s’agit d’une technique de gouvernement visant à éliminer par la force les cellules rebelles de l’organisme social. C’est pourquoi nous devons soutenir les subversifs récemment arrêtés : au moment où l’on s’attend à des troubles graves, leur incarcération préventive est une pure manÅ“uvre d’intimidation menée par la police politique. Ne la laissons pas sans réponse.
Eric Hazan, éditeur, directeur de la maison d’édition La Fabrique.
(http://gaelm.blogspot.com/2008/11/les-habits-neufs-de-lennemi-intrieur.html)
Présentation du livre
Chaque secteur spécialisé de la connaissance fait à sa manière le constat d’un désastre. Les psychologues attestent d’inquiétants phénomènes de dissolution de la personnalité, d’une généralisation de la dépression qui se double, par points, de passages à l’acte fou. Les sociologues nous disent la crise de tous les rapports sociaux, l’implosion-recomposition des familles et de tous les liens traditionnels, la diffusion d’une vague de cynisme de masse ; à tel point que l’on trouve dorénavant des sociologues pour mettre en doute l’existence même d’une quelconque « société ». Il y a une branche de la science économique - l’« économie non autistique » - qui s’attache à montrer la nullité de tous les axiomes de la prétendue « science économique ». Et il est inutile de renvoyer aux données recueillies par l’écologie pour dresser le constat de la catastrophe naturelle.
Appréhendé ainsi, par spécialité, le désastre se mue en autant de « problèmes » susceptibles d’une « solution » ou, à défaut, d’une « gestion ». Et le monde peut continuer sa tranquille course au gouffre.
Le Comité invisible croit au contraire que tous les remous qui agitent la surface du présent émanent d’un craquement tectonique dans les couches les plus profondes de la civilisation. Ce n’est pas une société qui est en crise, c’est une figure du monde qui passe. Les accents de fascisme désespéré qui empuantissent l’époque, l’incendie national de novembre 2005, la rare détermination du mouvement contre le CPE, tout cela est témoin d’une extrême tension dans la situation. Tension dont la formule est la suivante : nous percevons intuitivement l’étendue de la catastrophe, mais nous manquons de tout moyen pour lui faire face. L’insurrection qui vient tâche d’arracher à chaque spécialité le contenu de vérité qu’elle retient, en procédant par cercles. Il y a sept cercles, bien entendu, qui vont s’élargissant. Le soi, les rapports sociaux, le travail, l’économie, l’urbain, l’environnement, et la civilisation, enfin. Arracher de tels contenus de vérité, cela veut dire le plus souvent : renverser les évidences de l’époque. Au terme de ces sept cercles, il apparaît que, dans chacun de ces domaines, la police est la seule issue au sein de l’ordre existant. Et l’enjeu des prochaines présidentielles se ramène à la question de savoir qui aura le privilège d’exercer la terreur ; tant politique et police sont désormais synonymes.
L’insurrection qui vient nous sort de trente ans où l’on n’aura cessé de rabâcher que « l’on ne peut pas savoir de quoi la révolution sera faite, on ne peut rien prévoir ». De la même façon que Blanqui a pu livrer les plans de ce qu’est une barricade efficace avant la Commune, nous pouvons déterminer quelles voies sont praticables hors de l’enfer existant, et lesquelles ne le sont pas. Une certaine attention aux aspects techniques du cheminement insurrectionnel n’est donc pas absente de cette partie. Tout ce que l’on peut en dire ici, c’est qu’elle tourne autour de l’appropriation locale du pouvoir par le peuple, du blocage physique de l’économie et de l’anéantissement des forces de police.
L’Insurrection qui vient (extrait)
Renverser de proche en proche tous les obstacles
Comme on sait, les rues débordent d’incivilités. Entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles devraient être, il y a la force centripète de toute police, qui s’évertue à ramener l’ordre ; et en face, il y a nous, c’est-à -dire le mouvement inverse, centrifuge. Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l’emportement et du désordre. Rien d’étonnant à ce que ces fêtes nationales qui ne fêtent plus rien tournent systématiquement mal, désormais. Rutilant ou déglingué, le mobilier urbain - mais où commence-t-il ? où finit-il ? - matérialise notre commune dépossession. Persévérant dans son néant, il ne demande qu’à y retourner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métropole prend d’un coup des airs de nostalgie, comme seuls en ont les champs de ruines.
Qu’elles deviennent méthodiques, qu’elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme « enragés » ou « exaltés » refont surface en politique.
Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé - un espace libéré mais non habité - est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.
Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier : ralentir le travail, du « va-y mollo » à la grève du zèle ; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l’entreprise. Élargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?
Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu’il y a de prométhéen là -dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av. J.C., Érostrate brûle le temple d’Artémis, l’une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée, les temples n’ont d’imposant que cette vérité funèbre qu’ils sont déjà des ruines.
Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s’ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage - on n’est que flèche. Dans la misère des temps, « tout niquer » fait peut-être office - non sans raison, il faut bien l’avouer - de dernière séduction collective.
128 p./7 euros
ISBN : 2-913372-62-7
En librairie depuis le 22 mars 2007
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